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Le loup et l’agneau au bac français


L’année dernière, j’ai fait passer les oraux du bac français à des élèves de Première techno. Ils avaient des fables de La Fontaine sur leurs listes, et quelques textes de Rabelais, de Voltaire, d’Apollinaire…
La plupart des élèves que j’ai écoutés ne comprenaient pas les textes qu’ils commentaient. Ils avaient du mal à déchiffrer les mots qu’ils lisaient. Les commentaires duraient rarement plus de 3 minutes. Il me restait une quinzaine de minutes après, pendant lesquelles je devais leur poser des questions sur le texte. Certains élèves me disaient d’emblée qu’ils ne savaient rien et qu’ils voulaient partir. D’autres refusaient de répondre aux questions. Certains se battaient comme ils pouvaient.
C’est à ceux-là que je demandais qui dans le loup et l’agneau boit en amont de l’autre. Tous ceux à qui j’ai posé cette question ont sombré dans le désespoir ou la haine. Je me disais que le mot « amont » devait les gêner. Je me levais, je dessinais une rivière au tableau. Je tendais la craie à l’élève et je lui disais de me montrer où était le loup et où était l’agneau sur cette rivière. Aucun de ces élèves n’est parvenu à me donner la bonne réponse.
Je parle là de la majorité des élèves auxquels j’ai eu affaire lors de ces oraux. Je ne dis pas qu’ils sont représentatifs du niveau national. Je ne dis pas qu’ils n’étaient pas stressés par les épreuves – des gens bien placés dans la hiérarchie de l’Education Nationale m’ont fait cette objection, pensant sans doute que j’ignorais que les élèves étaient stressés le jour du bac et que j’étais incapable de faire la différence entre le stress que je vois si souvent chez mes propres élèves et de véritables difficultés de compréhension. Les examinateurs qui faisaient partie du même jury que moi ont tous rapporté des témoignages semblables au mien.
Les élèves que nous avons interrogés ont eu 8,5/20 de moyenne générale. Dès que je voyais un candidat qui parvenait à lire son texte et qui en parlait cinq minutes de façon claire, même si ce qu’il disait n’avait rien à voir avec un commentaire de texte, même s’il ignorait tout du vocabulaire littéraire, de l’histoire de la littérature, de l’auteur…, je donnais de très bonnes notes. Parce qu’il fallait bien marquer une différence et qu’on nous avait clairement dit que, si les notes descendaient trop bas, tout ça durerait plus longtemps et l’inspection interviendrait… Aucun d’entre nous n’avait envie de se battre longtemps et difficilement pour mettre 2/20 à des dizaines d’élèves.
Remarquez bien que si un élève venu du centre bobo de Paris s’était retrouvé mêlé à eux le jour du bac, il aurait eu 19 ou 20 quand il n’a que 9 ou 10 là où il passe le bac.
Non, « le système n’est pas globalement positif ». Toute théodicée est indécente face aux élèves qui ne savent pas où est le loup et où est l’agneau.
Ils ont fait des dissertations, des commentaires, des analyses, des synthèses, dans différents langues… Ils ont préparé le bac. Ils ont eu des notes, des appréciations. On les a évalués, sélectionnés, orientés… Et ces tâches n’ont rien de méprisable.
Mais peut-être faudrait-il envisager sérieusement de leur transmettre la maîtrise de la langue. Si les cours qu’ils ont suivis ont abouti à ce que j’ai vu, c’est qu’il y a quelque chose qui doit changer. En classe, on cherche à respecter les programmes, les exigences de l’examen, ne serait-ce qu’un peu, même quand on s‘adresse à ces élèves qui ne comprennent pas les demi-pages qu‘on leur distribue. Evidemment, on pourrait envisager une transformation de ce « système ». Mais le ministre n’a pas l’air partant, et beaucoup de professeurs de lycée ne tiennent pas à faire le boulot qui revenait, croyaient-ils, à d’autres enseignants.
C’est là que les ONG pédagogiques sont un dernier recours et qu’un nouveau problème apparaît. Il s’agit de mêler l’enthousiasme associatif et la compétence professionnelle.
Les élèves dont je parle sont dans une situation extrême sans être exceptionnelle. D’autres, que je vois parfois dans mes classes sélectives, lisent mieux et finissent par trouver la place du loup et celle de l’agneau sans que je fasse des dessins. Mais cela ne signifie pas toujours qu’ils lisent aisément et qu’ils peuvent s’exprimer clairement. Leur situation est moins indécente, mais elle appelle aussi quelques remises en question et quelques alternatives.

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Catégories :Chroniques, L'école comme Méduse Étiquettes : ,
  1. 18 juin 2009 à 20:24

    En 1956-1957, j’étais élève de maternelle à l’école Vernier de Nice, dans un quartier populaire où beaucoup d’enfants étaient issus de familles de cheminots. Je raconte ICI (p. 3) comment nous avons commencé alors à apprendre certaines fables de La Fontaine, parmi lesquelles celle du Loup et de l’Agneau. Nous étions loin d’en savoir tous les mots, dont certains resteraient pour nous mystérieux bien longtemps encore. Mais nous avions une conscience claire de la place du loup et de celle de l’agneau au moment des faits.

  2. L'invité
    10 octobre 2009 à 00:57

    J’ai la solution à votre problème : vous n’avez qu’à leur présenter la version de Phèdre, qui est beaucoup plus compréhensible. Cela devrait résoudre le problème de l’illétrisme…

    Le loup et l’agneau

    Au bord du même ruisseau étaient venus un loup et un agneau pressés par la soif. En amont se tenait le loup et loin de là, en aval, était l’agneau. Alors, poussé par sa voracité sans scrupules, le brigand prit un prétexte pour lui chercher querelle. « Pourquoi, dit-il, as-tu a troublé l’eau que je bois? » Le porte-laine répondit tout tremblant : « Comment pourrais-je, je te prie, Loup, faire ce dont tu te plains? C’est de ta place que le courant descend vers l’endroit où je m’abreuve. » Repoussé par la force de la vérité, le loup se mit à dire : « Il y a six mois tu as médit de moi. » – « Moi? répliqua l’agneau, je n’étais pas né. » — Ma foi, dit le loup, c’est ton père qui a médit de moi. » Et là-dessus il saisit l’agneau, le déchire et le tue au mépris de la justice.
    Cette fable est pour certaines gens qui, sous de faux prétextes, accablent les innocents.

    • 11 octobre 2009 à 07:05

      Merci vivement pour cette contribution. Elle m’incite à publier très vite un m@p qui sera consacré à cette fable et qui contiendra le texte de La Fontaine, celui de Phèdre en latin et sa traduction française. Mais pouvons-nous en savoir un peu plus sur L’invité?

      • Régis
        12 octobre 2009 à 21:37

        Bonjour, je suis un simple étudiant de 22 ans,
        qui adore la fable dont il est ici question.
        Mon intervention n’était bien sûr pas à prendre au premier degré, même si je pense que la version de Phèdre est peut-être plus facile à comprendre.

        Je vous salue.

    • laura
      5 avril 2010 à 12:53

      sil te plait pourais tu me traduire agnus in agro vivit et saepe ad rivum venit*

  3. baptiste
    5 avril 2010 à 13:19

    quelque chose comme: « l’agneau vivait au champ et venait souvent sur la rive. »

  1. 13 octobre 2009 à 20:27

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