Archive

Posts Tagged ‘cinéma’

cinéma

Depuis quand est-ce que l’on dit que le cinéma a toute sa place à l’école? Nous ne sommes plus au temps où « l’avant-garde » de la « pédagogie prolétaire » accusait le cinéma d’être un divertissement dangereux détournant les enfants du travail et de l’apprentissage. Pourtant, si l’on évaluait les connaissances cinématographiques de nos élèves quand ils finissent leur lycée, on constaterait qu’elles sont plus que maigres. Il semble évident qu’une éducation à la lecture critique de l’image est indispensable dans une société que ces images envahissent. Il n’est pas nécessaire d’argumenter longtemps. Tous sont officiellement d’accord sur ce point. Mais il ne se passe presque rien. Pour avoir accès à un lecteur DVD, dans de nombreux établissements, il faut accepter un véritable parcours du combattant administratif. Combien d’établissements disposent d’une véritable petite bibliothèque cinématographique? Le cinéma ne fait que des apparitions ponctuelles dans le cursus de nos élèves, parce que tel professeur est passionné de Rohmer, parce que le programme de Terminale L prévoit l’étude d’UN film, parce qu’on ne sait pas quoi faire pendant les derniers jours… Nous ne militons pas pour une grande loi nouvelle imposant dogmatiquement tant d’heures de cinéma obligatoires par semaines, pour tous les élèves, tous les professeurs, tous les établissements. Nous pointons seulement une pesanteur stupéfiante.

Il y a là un véritable problème de moyens sans doute. C’est une question qui ne peut être balayée. Cependant, il s’agit aussi d’un problème de culture professionnelle, de culture scolaire et de conception globale de la mission de l’école. J’ai entendu tant de fois, lors de séances de formation et de réunions « pédagogiques » ces propos éternels : « On a acheté un lecteur DVD, n’hésitez pas à l’utiliser, il ne faut pas avoir peur des nouvelles technologies, les élèves aiment ça et les parents aussi, mais évitez de passer plus d’un quart de l’heure de cours sur ce type de support. » Je n’ai jamais entendu la moindre argumentation pour justifier cette injonction. Et il me semble qu’elle vient de loin, qu’elle est un écho lointain du discours de surveillance qu’Alain dénonçait dès les années 1920. On a toujours peur que le maître ne travaille pas assez, ne s’agite pas assez, et on finit par oublier que la seule visée qui importe c’est que les élèves apprennent. Le maître (peut-on encore parler de maître à ce stade?) est toujours soupçonné et depuis bien longtemps. S’il montre des films à ses élèves, on ne se demande pas d’abord ce que les élèves pourraient en tirer. On soupçonne avant tout une paresse du maître, un laxisme, une tendance excessive à l’originalité…

Le cinéma est aussi étouffé, dans les cours de lettres, par la grande culture éternelle. Bien sûr, il n’est pas question de la déloger. On n’apprendra à maîtriser la langue et la culture qu’en lisant et en s’imprégnant de notre littérature patrimoniale. Il ne s’agit pas de dessiner une volte-face ridicule consistant à remplacer Baudelaire par quelque chanson médiocre à la mode – ce qui ne veut pas dire qu’on ne peut pas passer telle chanson que les élèves apprécient pour une occasion festive, pour connaître un peu mieux nos élèves… Le débat médiatique est friand d’oppositions radicales, de dualismes figés. Nous disons seulement que le corpus de la belle littérature n’a pas des frontières définitives et précises et qu’il revient aux maîtres, en fonction de ce qu’ils connaissent et apprécient, en fonction du public auquel ils s’adressent, de choisir ce qu’ils présenteront à leurs élèves comme un grand et beau support d’apprentissage.

Nous-mêmes, les enseignants, nous ne pouvons nous décharger de toute responsabilité. Combien d’entre nous affirment une véritable aspiration au statut de maître, un désir de renouvellement et d’approfondissement des pratiques, une compétence indépendante des instructions diverses? Combien de véritables mouvements pédagogiques connaissez-vous aujourd’hui en France? Il y a une véritable décadence de la profession de ce point de vue. Un dynamisme pédagogique beaucoup plus vivace l’animait il y a quelques dizaines d’années. Les professeurs se complairaient-ils dans la posture du bon soldat fonctionnaire? Manquent-ils d’espérance? Faudrait-il des unités politiques, comme autrefois, pour fonder des unités pédagogiques?… Ces hypothèses non exclusives sont largement valables. Cependant, elles ne peuvent servir d’abri confortable pour justifier l’immobilité alors que, dans le domaine éducatif, l’urgence nous presse toujours.

Nous ne pointons là que quelques-uns des nombreux murs anciens qui font obstacle à une intégration pleine du cinéma à l’école. Il est temps que les maîtres imposent leur autorité, dit-on. C’est vrai. Mais ce n’est pas tant aux élèves qu’ils doivent l’imposer. Ils doivent être des maîtres à leurs propres yeux, aux yeux de leur administration, de leurs collègues et des parents d’élèves. Comme il n’est pas envisageable, bien sûr, de leur accorder un pouvoir absolu et dangereux dans les classes, il semble que la seule perspective soit pour eux d’appartenir à des groupes, des ateliers, des mouvements pédagogiques au sein desquels une véritable culture professionnelle pourra se développer, où leur statut de maître pourra être reconnu, où ils pourront affirmer pleinement leurs voix, où ils seront conduits à affirmer des ambitions, des projets, soumis au débat collectif…

Publicités
Catégories :Chroniques, L'école comme Méduse Étiquettes : , ,