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A propos du bac français


On n’apprend pas dans le monde comme on apprend à l’école. Quand quelqu’un vous dit: « J’ai une passion pour Godard (ou pour Brahms, ou pour Picasso, ou pour Miles Davis) », vous savez qu’il ne fait pas référence à un savoir qu’il aurait acquis à l’école, dans la mesure où, en France, l’école fait peu de place à l’enseignement de la musique, et moins encore à celui de la peinture ou du cinéma. Et même si cette personne vous dit: « J’ai une passion pour Francis Ponge (ou pour Pierre Reverdy) », vous devinez que ce n’est pas à l’école qu’elle a contracté cette étrange maladie. Ou peut-être – et c’est là que l’histoire devient intéressante -, pouvez-vous imaginer qu’elle a rencontré Ponge ou Reverdy dans la classe d’un excellent professeur, qui a provoqué son éveil. Mais, dans tous les cas, il aura fallu qu’elle y revienne, que la rencontre avec l’objet élu se reproduise en plusieurs lieux et plusieurs occasions, quelquefois par hasard, que l’enthousiasme de la première découverte s’approfondisse dans le temps, que le sujet concerné finisse par apprendre certains poèmes par cœur, surtout qu’il en parle avec d’autres. Je veux dire que la véritable appropriation s’opère au gré d’un processus de répétitions, de retours sur le même, très différents de ce qu’impliquent le cursus et les programmes scolaires.

La vraie connaissance suppose la familiarité. A celui qui vous parle de son village d’enfance, il arrive de dire: « J’en connais chaque pierre. » Le mélomane ne se soucie pas nécessairement de commenter les sonates pour piano de Beethoven, encore moins de les expliquer, il lui suffit de les écouter un nombre incalculable de fois tout au long de sa vie, et de conserver un souvenir assez précis (distinctif) de chaque version, avec le nom de l’interprète et le millésime. On sait que Pablo Casals fut le premier à interpréter la totalité des six Suites pour violoncelle de Jean-Sébastien Bach. Il racontait que le lundi, il jouait la première, le mardi la seconde, le mercredi la troisième, ainsi jusqu’au samedi, pour s’offrir à lui-même enfin un concert des six lorsque c’était dimanche. L’amoureux affirme: « Les yeux fermés, je pourrais vous dessiner son corps. » L’expert en dessin est capable d’attribuer l’esquisse d’un drapé à tel atelier de la Renaissance. Sur quoi porte au juste l’expertise de l’agrégé de lettres, et qu’attend-il de ses élèves? Rien ne justifiera jamais que le bac français ne soit pas un contrôle de connaissances. Imaginons un questionnaire à choix multiple, facile et rapide à corriger. Soit un vers: « La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse… » Quel en est l’auteur: 1/ Villon, 2/ Voltaire, 3/ Baudelaire, 4/ Saint-Exupéry, 5/ Modiano?

Les épreuves du bac français ne portent pas d’abord sur des connaissances mais sur la qualité de discours produits à l’écrit puis à l’oral. Des œuvres littéraires sont désignées comme objets, ce qui fait que les discours en question ont toutes les chances d’être meilleurs s’ils sont nourris d’informations les concernant. On attend donc bien que les productions des élèves témoignent, dans une certaine mesure au moins, de connaissances relatives à la littérature. Mais l’épreuve ne porte pas sur cette connaissance. Pas de façon centrale. En revanche, il faut indiscutablement que les élèves fassent preuve d’esprit critique. Ce point n’est pas négociable. L’esprit critique est la seule vraie passion à laquelle l’institution voue les professeurs de lettres (français et philosophie). La seule qu’ils soient réellement missionnés pour défendre. Ils peuvent admettre que leurs élèves soient incapables de rapporter telle page d’écriture à son auteur: Rabelais ou Zola? Ou même de dire quelles sont les places respectives du loup et de l’agneau dans la fable de La Fontaine [+]. Mais que ces mêmes élèves s’autorisent à exprimer une opinion à propos des auteurs les plus classiques, ou à propos de ce que ces derniers ont pu dire en leur temps concernant l’ordre du monde, cela leur paraît indispensable.

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