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Un m@p pour deux

8 novembre 2009 3 commentaires

brocanteLe travail d’une équipe engagée dans la lecture d’un m@p en vidéoprojection requiert, de la part du coach, pas mal d’énergie, et il arrive que l’on en manque. Et les enfants eux-mêmes ne se sentent pas toujours le courage, ni l’envie, de se mêler aux autres en rejoignant le « mini-bus » virtuel.

Alors, on en prend un à part. On laisse quelqu’un de plus courageux que soi (ou de plus jeune) animer le groupe réuni devant le grand écran, et on tire cet enfant quelque peu à l’écart. « Viens avec moi, tu vas voir… Et les autres, ne vous occupez pas de nous! »

On allume un ordinateur pour lui seul, et l’on s’assied à côté de lui, devant l’écran. On lui montre le catalogue des m@p, et l’on en choisit un avec lui, un texte qui a déjà été travaillé par le groupe, qui a donné lieu déjà à une séance de lecture collective, amusante, vivante, mais à laquelle cet enfant-là ne s’est guère mêlé, parce qu’il est un lecteur moins habile que les autres, parce qu’il est plus timide. Parce qu’il y a de la tristesse dans son regard. Parce que les circonstances de sa jeune vie ont voulu qu’il prenne le parti du silence.

J’ai procédé ainsi, la semaine dernière. Disons avec Étienne. Nous avons allumé la Chanson de Barberine, et nous avons passé un long moment paisible à nous promener dans le texte comme nous l’aurions fait en voiture, dans un beau paysage.

Les pages tournaient, comme les ailes d’un moulin.  Quel était mon programme, mon objectif pédagogique? Je n’y ai pas songé. J’étais tout à l’écoute de l’enfant, à son service, et le m@p me servait de support. Je tenais la souris mais c’est l’enfant qui conduisait. Nous allions à son rythme. Je lui demandais de lire, sans du tout se presser. Dès qu’il rencontrait une difficulté, qu’il s’empêtrait dans un entrelacs mystérieux de lettres, j’étais là pour l’aider. Et surtout nous avons regardé les images, parlé ensemble de Barberine, qui est belle, de la nuit profonde où l’on patauge dans des cauchemars (le dragon de Paolo Uccello les figure si bien), et du monde dont le poème dit qu’il n’est que souci…

– Sais-tu ce que signifie le mot « souci »?

Il a hoché la tête, il savait, de toute évidence il ne savait que trop bien, et je lui en ai pas demandé davantage. Puis, quand la promenade littéraire s’est terminée, je lui ai demandé s’il était content, si cela lui avait plu, et pour la première fois son regard a rencontré le mien, et soudain il a souri en s’inquiétant de savoir si bientôt il pourrait revenir travailler avec moi. Je lui ai répondu que oui, bien sûr, et il a rejoint les autres.

J’ajoute que j’ai pensé à lui en préparant hier le m@p de la célèbre fable de La Fontaine, Le loup et l’agneau. De plus en plus souvent, il m’arrive d’utiliser les m@p non pas en vidéo-projection mais sur l’écran de mon ordinateur portable, avec un ou deux enfants seulement. Et, dans ce cas, le partage des voix en quatuor ne convient pas. Pour Le loup et l’agneau j’ai donc ajouté un découpage des voix en trio et un autre encore en duo. Ceci en hommage à Étienne. Et pour rendre service à tous les grands-pères qui voudront s’essayer à l’exercice. Car le m@p est conçu pour faciliter la tâche de grands-parents qui veulent lire avec des enfants, et qui cherchent un support. N’importe lequel à ma place se débrouillera aussi bien que moi.

J’ajoute encore qu’il est question du m@p dans Le Patriote (hebdomadaire progressiste de la Côte d’Azur) de cette semaine (6 au 12 novembre), dernière page. Merci à Denis Chollet de faire si grand cas de notre travail, et de citer Alexandra Vinsonneau du Réseau Parents 06, et Josepha Venturi de l’ADAM, à propos de notre belle journée de formation du 15 octobre dernier.

J’ajoute enfin, hélas, que la nouvelle vient de me parvenir du décès de Michel Barnoin, qui fut longtemps directeur de l’école Saint-Philippe à Nice. Depuis 30 ans peut-être, Michel dialoguait inlassablement avec tous ceux qui, dans notre pays niçois, s’intéressent à l’éducation, à la musique, à la poésie. À la politique, bien sûr. Sur tous ces sujets, sa parole comptait. Encore n’était-il spécialiste de rien. « Je suis homme », pouvait-il dire après Térence et Montaigne, « et rien de ce qui est humain ne m’est étranger. »

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Le loup et l’agneau, de Jean de La Fontaine

8 novembre 2009 1 commentaire

chauveau2Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage?
Dit cet animal plein de rage…

Le m@p est ICI.

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Le loup et l’agneau au bac français

18 juin 2009 7 commentaires

L’année dernière, j’ai fait passer les oraux du bac français à des élèves de Première techno. Ils avaient des fables de La Fontaine sur leurs listes, et quelques textes de Rabelais, de Voltaire, d’Apollinaire…
La plupart des élèves que j’ai écoutés ne comprenaient pas les textes qu’ils commentaient. Ils avaient du mal à déchiffrer les mots qu’ils lisaient. Les commentaires duraient rarement plus de 3 minutes. Il me restait une quinzaine de minutes après, pendant lesquelles je devais leur poser des questions sur le texte. Certains élèves me disaient d’emblée qu’ils ne savaient rien et qu’ils voulaient partir. D’autres refusaient de répondre aux questions. Certains se battaient comme ils pouvaient.
C’est à ceux-là que je demandais qui dans le loup et l’agneau boit en amont de l’autre. Tous ceux à qui j’ai posé cette question ont sombré dans le désespoir ou la haine. Je me disais que le mot « amont » devait les gêner. Je me levais, je dessinais une rivière au tableau. Je tendais la craie à l’élève et je lui disais de me montrer où était le loup et où était l’agneau sur cette rivière. Aucun de ces élèves n’est parvenu à me donner la bonne réponse.
Je parle là de la majorité des élèves auxquels j’ai eu affaire lors de ces oraux. Je ne dis pas qu’ils sont représentatifs du niveau national. Je ne dis pas qu’ils n’étaient pas stressés par les épreuves – des gens bien placés dans la hiérarchie de l’Education Nationale m’ont fait cette objection, pensant sans doute que j’ignorais que les élèves étaient stressés le jour du bac et que j’étais incapable de faire la différence entre le stress que je vois si souvent chez mes propres élèves et de véritables difficultés de compréhension. Les examinateurs qui faisaient partie du même jury que moi ont tous rapporté des témoignages semblables au mien.
Les élèves que nous avons interrogés ont eu 8,5/20 de moyenne générale. Dès que je voyais un candidat qui parvenait à lire son texte et qui en parlait cinq minutes de façon claire, même si ce qu’il disait n’avait rien à voir avec un commentaire de texte, même s’il ignorait tout du vocabulaire littéraire, de l’histoire de la littérature, de l’auteur…, je donnais de très bonnes notes. Parce qu’il fallait bien marquer une différence et qu’on nous avait clairement dit que, si les notes descendaient trop bas, tout ça durerait plus longtemps et l’inspection interviendrait… Aucun d’entre nous n’avait envie de se battre longtemps et difficilement pour mettre 2/20 à des dizaines d’élèves.
Remarquez bien que si un élève venu du centre bobo de Paris s’était retrouvé mêlé à eux le jour du bac, il aurait eu 19 ou 20 quand il n’a que 9 ou 10 là où il passe le bac.
Non, « le système n’est pas globalement positif ». Toute théodicée est indécente face aux élèves qui ne savent pas où est le loup et où est l’agneau.
Ils ont fait des dissertations, des commentaires, des analyses, des synthèses, dans différents langues… Ils ont préparé le bac. Ils ont eu des notes, des appréciations. On les a évalués, sélectionnés, orientés… Et ces tâches n’ont rien de méprisable.
Mais peut-être faudrait-il envisager sérieusement de leur transmettre la maîtrise de la langue. Si les cours qu’ils ont suivis ont abouti à ce que j’ai vu, c’est qu’il y a quelque chose qui doit changer. En classe, on cherche à respecter les programmes, les exigences de l’examen, ne serait-ce qu’un peu, même quand on s‘adresse à ces élèves qui ne comprennent pas les demi-pages qu‘on leur distribue. Evidemment, on pourrait envisager une transformation de ce « système ». Mais le ministre n’a pas l’air partant, et beaucoup de professeurs de lycée ne tiennent pas à faire le boulot qui revenait, croyaient-ils, à d’autres enseignants.
C’est là que les ONG pédagogiques sont un dernier recours et qu’un nouveau problème apparaît. Il s’agit de mêler l’enthousiasme associatif et la compétence professionnelle.
Les élèves dont je parle sont dans une situation extrême sans être exceptionnelle. D’autres, que je vois parfois dans mes classes sélectives, lisent mieux et finissent par trouver la place du loup et celle de l’agneau sans que je fasse des dessins. Mais cela ne signifie pas toujours qu’ils lisent aisément et qu’ils peuvent s’exprimer clairement. Leur situation est moins indécente, mais elle appelle aussi quelques remises en question et quelques alternatives.

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