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Pierre Le Pillouër a écrit un poème

29 novembre 2009 1 commentaire

Pierre Le Pillouër a écrit un poème, et je suis venu après lui pour le lire. Et vous le donner à lire. Je n’aurais pas travaillé sur ce texte s’il ne m’avait pas accroché dès la première lecture. Mais qu’il m’ait accroché signifie aussi que je n’étais pas sûr de très bien le comprendre. Je voyais qu’il n’y avait pas de tricherie dans cette chose-là. Qu’on ne se payait pas de mots. Et qu’il était question d’un enfant. De ce qu’on appelle, en jargon professionnel, éducatif et judiciaire, le « placement » d’un enfant. Les enfants, je connais. Et cela a suffi pour me donner confiance. J’ai dit à Pierre, Je vais essayer. Il a été d’accord et le premier travail que j’ai eu à faire à consisté à isoler les successives parties du poème sur les diapositives où j’ai grossi la typographie autant que le format le permettait.

L’affaire du m@p consiste à grossir les caractères d’écriture et à ralentir la lecture jusqu’à suspendre le mouvement de la phrase. Que le lecteur ne soit plus emporté par le sens mais se trouve en même position incertaine et créative que l’auteur, à devoir distinguer chaque mot, l’examiner à la loupe, sous tous ses aspects, graphiques, phonétiques, sémantiques. Le prendre avec des pincettes. Le peser comme sur une balance d’orfèvre pour décider enfin de son choix ou de son refus.

J’ai mieux compris et aimé ce texte de Pierre au fur et à mesure de mon travail. J’ai pu le pénétrer en ménageant des vides où les mots devaient revenir s’ajuster ensuite un à un, tandis que d’autres n’auraient de place nulle part, resteraient des intrus, quelque chose comme des fantômes errants sans repos. Et il en ira pour vous inévitablement de même.

Le m@p est conçu pour permettre au lecteur de reconstituer le texte, pièce par pièce, un peu de la même manière qu’un amateur construit en miniature une caravelle de Christophe Colomb. Elle tient dans une bouteille. Quand il a fini, après des mois, il a le sentiment de la connaître aussi bien que s’il en avait lui-même dessiné les plans, et mieux sans doute que s’il avait rallié l’Amérique à son bord. Il peut s’imaginer en avoir lui-même dessiné les plans, quelques siècles auparavant. Ou avoir traversé l’Atlantique à son bord, la pipe à la bouche et un perroquet sur l’épaule.

Et en faisant ce travail de lecture, j’ai découvert que celui de l’auteur – Pierre Le Pillouër – avait consisté moins à « écrire » (mot prétentieux et un peu ridicule quand on l’emploie sur le mode intransitif, ne trouvez-vous pas?) qu’à se mettre lui-même en posture de lecteur, devant la situation de l’enfant qu’il évoque, et devant les mots qui la disent déjà. Ceux qui sortent de la bouche de l’enfant et que l’auteur a pris soin de noter (« Comme mon frère j’ai parfois besoin d’éther », slide 11). Comme ceux aussi bien que l’on rencontre dans un guide touristique à propos du village où cet enfant est placé (slide 12).

Dans un article récent, Hubert Guillot écrit

que si la lecture est la caractéristique de la société moderne, l’écriture pourrait être celle des sociétés futures. Si on compte près d’un million d’auteurs sur terre (un million de personne ayant publié un livre dans l’année, soit 0,01 % de la population), le nombre d’auteurs de livres a été multiplié par 10 chaque siècle. La proportion de ceux qui utilisent des nouveaux médias pour publier des contenus connaît, elle, un facteur de progression de 100. Tant et si bien que ce ne sera bientôt plus la lecture qui définira le summum de la civilisation, mais l’écriture (La Feuille).

On voit bien, en effet, que tout le monde veut écrire. Si, dans l’Union européenne, les résultats de l’apprentissage de la lecture demeurent aussi médiocres (voir étude), c’est aussi parce que l’activité a perdu beaucoup de son prestige auprès des professeurs eux-mêmes. Ils brûlent d’impatience de faire écrire leurs élèves. Les enfants ne sont pas sortis du CP, ils peinent à déchiffrer quelques mots et ne savent pas trois bonnes récitations que déjà ceux qui en ont la charge voudraient qu’ils « produisent » des textes! Comme si la lecture était une activité servile, de soumission, et qu’il fallait se dépêcher d’écrire pour s’exprimer enfin.

Je parle là d’un fait sociologique, d’une mentalité dominante dont il ne servirait à rien de vouloir la réfuter. Mais il se trouve néanmoins que la tendance distinctive de l’art contemporain dans toutes les disciplines consiste dans le même temps à observer le réel. Physique ou langagier. À le déchiffrer. Le surligner, l’entourer, le découper, le citer, l’indiquer, l’indexer, le coller, l’évider, le cerner. À mieux lire, en somme, ce qui se trouve déjà écrit dans d’autres livres ou dans l’apparence chatoyante du monde. Pour mieux le donner à lire.

Et les NTIC (Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication) sont venues à point pour confirmer cette tendance. Grâce à elles, on n’écrit plus sans surligner et lier le texte que l’on a sous les yeux à d’autres parfois lointains, c’est-à-dire sans écrire déjà. Et l’on n’écrit pas sans coller non seulement du texte mais des images. Ce qui signifie que lecture et écriture sont devenues indissociables. Qu’elles s’entrelacent étroitement comme les deux aspects de la même activité. Reste à désigner cette activité par le nom qu’elle mérite. Je n’en vois pas qui lui conviendrait mieux que celui de « poésie » (« poïesis », « poetry ») entendu à la fois comme nom et comme verbe.

Pierre Le Pillouër a écrit un poème, et le m@p est ICI.

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ETERNITE, de Pierre Le Pillouër

pendant que je bouge les lettres
je ne pense plus au départ ni à l’arrivée
ni à joindre aucun bout
ni à relier aucun mot

Avec une photo d’Annie Jacomino.

Le m@p est ICI.

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