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L’invention du Moulin à paroles


3713901710_d0eb7455f3Le premier souvenir concerne une circonstance qui s’est reproduite quelquefois à la toute fin des années 80 et au début de la décennie suivante. Mon fils est écolier. Il vient me voir avec un cahier ou un livre et me demande: « Est-ce que tu veux bien me faire réciter ceci? » Il me donne alors le cahier ou le livre et commence à réciter le résumé d’histoire ou la poésie que son maître lui a demandé d’apprendre. Il s’élance avec courage mais sa tentative tourne court. Mon réflexe est alors de faire comme ma propre mère faisait avec moi lorsque j’étais enfant, de lui dire « Non, tu ne la sais pas » et de lui rendre le cahier ou le livre pour qu’il retourne dans sa chambre se remettre au travail. Mais cela le fait pleurer, le révolte, il a bien autre chose à faire, et de mon côté il se trouve que j’aime beaucoup la poésie et que je me sens un peu frustré de n’avoir pas à lire ces vers à haute voix, moi aussi. Si bien que l’idée me vient de procéder autrement. Au lieu de lui rendre le texte, je le garde et je lui dis: « Tu vas voir, on va l’apprendre ensemble. » Je lui lis alors le poème, vers après vers, strophe après strophe, et mon fils les répète après moi. Je lui demande de le faire lentement, à haute et intelligible voix, mon seul effort consistant à réfréner son impatience. Si bien qu’au bout d’une vingtaine de minutes, il n’a plus que quelques hésitations. Il reprend alors le cahier ou le livre. Et, comme c’est un écolier très volontaire et scrupuleux, il parle de s’y recoller aussitôt, quand il sera dans sa chambre – ce qu’il n’avait surtout pas envie de faire une demi-heure auparavant. Et il est à la fois soulagé et un peu inquiet de m’entendre répondre: « Surtout pas, tu ranges ton cahier et tu reliras le texte, une seule fois, ce soir, avant de t’endormir et une autre fois demain matin, avant d’aller à l’école. »  Grâce à ce procédé, il obtient d’excellentes notes, et surtout, nous voilà associés.

Le second souvenir est beaucoup plus récent. Il date de l’automne 2006. Un poste en Réseau Ambition Réussite me donne l’occasion de visiter de jeunes collègues professant en Zône d’Éducation Prioritaire. Je suis assis au fond d’une classe de Cycle 3. L’enseignante a copié un poème au tableau. Je ne sais plus de quel texte il s’agit, mais je me souviens que les élèves l’ont lu avec peine et que leur professeure propose à présent de le commenter. Or, cela se passe mal, les enfants ne trouvent rien à dire et l’adulte ne sait plus comment s’y prendre pour susciter l’échange. Et là, il m’apparaît comme une évidence que si ce texte disparaissait de la vue des enfants, il deviendrait soudain beaucoup plus facile d’en parler. Il suffirait pour cela que l’enseignante referme le tableau. Mais l’idée ne lui en vient pas à l’esprit. Je suis tenté de me lever pour le faire à sa place, mais j’ai toute raison de penser que cette intervention serait mal reçue. Cette éclipse du tableau ne fait certainement pas partie de ce qu’on a pu lui apprendre à l’IUFM, tandis qu’elle ne doute pas que si un procédé pédagogique possédait la moindre once de légitimité théorique et d’efficacité pratique, ses professeurs n’auraient pas manqué de le lui enseigner.

Le troisième souvenir date de la même période. Je suis de nouveau assis au fond d’une classe, un matin, et il s’agit de nouveau de poésie. La veille, ou un autre jour, l’enseignante a demandé à ses élèves d’apprendre un poème, et le moment est venu à présent de le réciter. Or, personne ne lève la main, visiblement personne ne l’a appris. L’enseignante s’énerve, elle est en colère, visiblement vexée et parle déjà de donner des punitions – punitions dont il n’y a pas à douter que la majorité des élèves ne les feront pas davantage, ce qui augmentera sa colère et ruinera ce qui lui reste d’autorité. Si bien que, cette fois, je me décide à intervenir. Je demande à ma collègue si elle veut bien me laisser la conduite de la classe pendant une petite demi-heure. Elle accepte, va s’asseoir au fond, et quant à moi je me lance à lire ce poème aux enfants, en leur demandant de le répéter, vers après vers, strophe après strophe. Au bout de la demi-heure prévue, la plupart le savent déjà (presque) par cœur, et tous sont contents. Car il est de fait que nous nous sommes amusés, que nous avons beaucoup ri. De son côté, l’enseignante me remercie en reprenant les rênes de sa classe, mais je sens bien qu’elle est fâchée.

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  1. 23 août 2009 à 11:03

    Le volontaire et scrupuleux élève est devenu un volontaire et scrupuleux professeur… 😉

  2. 25 août 2009 à 10:03

    à suivre? Passionnant en tous cas. Est-ce que la lecture baroque entrera dans l’intrigue?
    (PS: attention qqes coquilles sur la fin)

  1. 3 septembre 2009 à 05:56

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