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la paresse et le laxisme


Le sujet de dissertation du bac des Premières L cette année :

On emploie parfois l’expression « créer un personnage » au sujet d’un acteur qui endosse le rôle pour la première fois. Selon vous, peut-on dire que c’est l’acteur qui crée le personnage? Vous répondrez en faisant référence aux textes du corpus, aux œuvres que vous avez vues ou lues, ainsi qu’à celles étudiées en classe.

Je n’avais jamais connu aucun moment d’unanimité dans les réunions d’enseignants. Grâce à ce sujet, nous partagions tous une même stupéfaction. Qui a fait ce sujet? Pourquoi? Quand a-t-il vu des élèves pour la dernière fois? Que pense-t-on évaluer?

Les copies le montrent. Dans leur grande majorité, les élèves n’ont pas d’exemples à donner – ce qu’on peut difficilement leur reprocher. C’est à celui qui parlera avec le plus d’assurance d’une question qu’il est incapable de traiter.

Quelques jours plus tard, nous retrouvons ces mêmes élèves pour les épreuves orales. On découvre alors que beaucoup d’entre eux ne comprennent pas clairement le sens des Animaux malades de la peste. On découvre à l’oral des élèves qui ne savent pas lire les vers, qui ne peuvent pas citer plus de deux fables de La Fontaine, qui n’ont pas lu un livre en entier depuis des mois, et qui se sont demandé pendant quatre heures si c’est vraiment l’acteur qui crée le personnage.

C’est alors, comme tous les ans, dans tant de jurys, le moment du grand écart. D’un côté, un sujet infaisable. De l’autre, des dissertations qui dépassent rarement les deux pages, confuses, souvent truffées de fautes de langue, imprégnées de l’angoisse légitime de celui qui a planché dans le vide pendant quatre heures.

Bien sûr, les élèves ne sont pas obligés de choisir ce sujet. Ils peuvent aussi commenter un texte de Sartre que personne n’a jamais lu. L’auteur du corrigé officiel a lui-même oublié qu’il s’agissait d’un texte de Sartre.

On se scandalise. « Les étudiants aujourd’hui ne savent plus écrire. »  ‘Ils ne connaissent rien. »  « Il faut leur faire des dictées. » Il est certain que si l’on a préféré la question du rôle créateur du comédien à celle de la maîtrise de la langue, si l’on a préféré s’intéresser au Kean de Sartre plutôt qu’à ceux des textes que la tradition a choisis pour construire une civilisation, on ne peut accuser ensuite les élèves de paresse et l’école de laxisme.

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  1. 27 juin 2009 à 09:23

    Dans un billet récent, j’écrivais et soulignais: « Rien ne justifiera jamais que le bac français ne soit pas un contrôle de connaissances [+]. » Ton observation nous y ramène. Je ne doute pas que se rencontrent, au Ministère de l’éducation nationale, des personnes raisonnables qui souhaitent que l’enseignement du français soit un enseignement de la langue en même temps qu’un enseignement des textes littéraires – ce que l’on pourrait noter sous la forme d’une équation: F = L x T. Mais il me semble que nous devions nous rendre à l’évidence qu’il existe un autre courant qui ne voit pas les choses de la même manière. Pour ces personnes moins raisonnables, il semble que l’enseignement du français ne concerne pas d’abord la langue, ni d’abord les textes de la littérature patrimoniale, non plus d’ailleurs qu’un mixte des deux. L’objet qu’ils visent n’est précisément pas un objet de connaissance mais une simple habileté. Ce n’est rien d’autre que la fameuse rhétorique à laquelle Platon s’en est pris en son temps, et contre laquelle s’est élevée toute notre tradition philosophique.

  2. OLD
    27 juin 2009 à 09:39

    Personnellement, je trouve le sujet très abordable. J’aurais rêvé avoir un tel sujet à mon époque, le mien était bien pire.
    Je rappelle que les élèves sont normalement longuement entrainés.
    D’autre part, personne n’empêche, les élèves de se cultiver et de lire.
    C’est peut-être ici que se situe la paresse car Kant incitait à avoir le courage de se servir de son entendement et donc d’user autant de la lecture que de l’écriture.
    D’autre part, nous sommes en série L. Il s’agit aussi d’être en droit d’en demander plus qu’une simple maitrise de la langue.
    La médiocrité des copies n’est donc pas imputable au sujet mais justement à un problème de transmission de la culture et d’enrichissement de cette dernière.

  3. bapjac
    27 juin 2009 à 10:18

    Non, il ne s’agit pas de demander une simple maîtrise de la langue. Il s’agit aussi de construire une culture. Si l’on prépare les élèves à de tels sujets, on ne leur fait lire que des texes isolés en leur apprenant un vocabulaire fade qui s’adapte à tout et qui permet, le jour du bac, d’affronter n’importe quel truc inconnu et de traiter n’importe quelle question inattendue – en somme, on les prépare alors au grand oral d’une école d’administration et non à une épreuve littéraire fondatrice. Ce n’est qu’ainsi que l’on peut se préparer valablement à de tels sujets. Et ce n’est pas ainsi qu’on enrichit la culture et qu’on la transmet. Si c’est ainsi que le bac L doit se dérouler, si c’est que l’on attend des littéraires dans ce pays, il me semble que la filière n’a plus le moindre intérêt. Bien sûr, les élèves sont libres de faire ce qu’ils veulent en dehors de l’école – dans ce cas, ce qu’il leur fallait, c’était être assez riche pour fréquenter régulièrement les théâtres et mémoriser les noms des comédiens, ce qui pose un autre problème sociologique. Que feront-ils en classe si c’est à ça qu’on les prépare? Ils apprendront à parler de ce dont on ne peut parler. C’est un problème éthique qui se pose. Tous les élèves de L ne sont pas appelés à être des spécialistes de ce qui dans le théâtre est si loin du texte. Je connais bien peu de littéraires (philosophes, sociologues, linguistes… et même professeurs de lettres) capables de donner à ces sujets une réponse quelque peu intéressante. Les corrigés officiels eux-mêmes (malheureusement je ne suis pas sûr d’avoir le droit de les mettre en ligne) sont minables.

    Le bac L s’obtiendra majoritairement par le blabla. Il n’y a pas d’épreuves à l’entrée des facs. Quand est-ce qu’on évalue la capacité à parler clairement et la culture des élèves? Si ce n’est pas au bac L qu’il faut le faire, que là on est en droit d’attendre d’autres compétences, que l’on me dise quand on évalue l’étape précédente. Pour l’instant, il ne reste qu’un critère vaguement pertinent pour trier les élèves sortis des lycées. Il s’agit de se demander de quel lycée ils sortent.

  4. OLD
    27 juin 2009 à 10:38

    Je pense pour ma part, qu’il faut sortir de la culture littéraire normée qui est parfois celle d’héritiers pour aller vers une culture technique, basée sur la maitrise de l’écriture, de l’art oratoire, des différentes lectures et de la maitrise de l’information.
    Mais cela implique une mini-révolution tant l’emprise des lettres demeure forte sur l’Education avec ses nombreux impensés, ses logiques d’exclusion, etc.

  5. bapjac
    27 juin 2009 à 11:17

    Pourquoi pas?
    Il me semble que la question de la langue continue de se poser alors et qu’on ne peut y répondre sans accepter le présupposé fondateur posé par Marcel Gauchet dans son dernier livre. La langue s’apprend en passant par les oeuvres. Ce n’est pas en les évinçant au profit d’une culture du bavardage arrogant et vide que l’on parviendra aux différentes maîtrises que vous évoquez. Qu’il ne faille pas figer le corpus patrimonial, je suis tout à fait d’accord. Je ne suis pas de ceux qui s’effraient de toute ombre vague de relativisme. Je dis seulement que, même pluriel et mouvant, il faut un corpus et que cette épreuve est le symptome d’une conception destructrice de l’enseignement du français.

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