Platon et nous


J’ai vu Entre les murs en avant-première. La film avait eu la palme d’or. Avant qu’il sorte en salle, une séance avait été organisée à la cinémathèque nationale. Il y avait dans la salle, puis au cocktail, des hommes politiques, des acteurs, des éditeurs, des présentateurs télé. Je les ai tous entendus louer le film. Leurs arguments, quand ils en avaient, n’étaient pas mauvais.

Mais il y a un point qui m’étonne toujours. Il s’agit d’une scène majeure à la fin de ce film. Une jeune élève, qui parle un français approximatif, dit avoir trouvé La République de Platon dans la bibliothèque de sa sœur – qui, je crois, l’étudie en classe. Elle dit l’avoir lu. Le professeur lui répond que c’est très bien et lui demande d’en parler. Elle raconte alors un épisode qui n’est pas dans La République mais dans Le Banquet. Le maître ne semble pas le savoir. Je n’ai entendu personne relever ce problème.

Que tout le monde n’ait pas lu ces livres, voilà qui ne me semble pas scandaleux. Mais qu’on ait attribué la palme d’or au film, qu’on en ait tant parlé et que ce point soit resté dans l’ombre… Dans ce film où les élèves passent leur temps à ne rien apprendre, on nous donne à voir une sorte de miracle final, une lecture extraordinaire. Mais c’est faux. L’élève n’a pas lu le livre. Le maître n’a pas lu le livre. Et il en va de même, semble-t-il, pour la plupart des éminents spectateurs de Cannes et de la Cinémathèque nationale.

Mais peut-être y a-t-il là une intention cachée de l’auteur. Peut-être faut-il comprendre qu’en vérité le seul apprentissage qui a eu lieu n’en est pas un. Peut-être faut-il comprendre qu’il n’y a pas de miracle. Mais je ne trouve cette hypothèse défendue nulle part. Le critique du journal Le Monde semble avoir pris les propos de la jeune fille pour argent comptant. Il écrit ceci :

Somptueusement, Entre les murs filme la guerre de la parole. D’un côté l’enseigner, savoir riposter, répliquer dans l’instant, gérer l’instant où ça coince, de l’autre avoir le droit de la prendre, épater le professeur en faisant l’éloge de La République de Socrate : « Je l’aime bien lui, il parle tout le temps, c’est trop marrant », lâche Sandra. Fondé sur la maïeutique, le film rend hommage à ce prof capable d’amener ses élèves à décoder le savoir en leur parlant comme à des adultes, de la même manière que ce « type qui, sur l’agora, écoute les gens, et après il leur dit : ‘Eh toi, qu’est-ce que tu viens de dire là ? T’es sûr que c’est vrai ce que tu viens de dire?’ Des choses comme ça. » Lectrice du bouquin de Socrate que lui a conseillé sa grande sœur, Sandra n’est pas peu fière de pouvoir dire à son professeur que « c’est pas un livre de pétasse ». Car l’enjeu ici, c’est d’avoir le dernier mot.

Non, elle n’a pas lu ce livre. On s’est émerveillé d’un miracle en toc.

Elle n’a pas lu ce livre parce que ce n’est pas ainsi qu’on se lance dans la lecture, seul, face à un volume énorme et très difficile, sans étapes antérieures, sans aucune familiarité avec l’œuvre et surtout sans aucune communauté qui donnerait du sens à cette lecture et à laquelle cette lecture donnerait du sens. La faille culturelle s’accompagne d’une faille pédagogique.

Nos élèves ont besoin d’ateliers, de groupes et de maîtres dignes de ce nom, pour qu’une véritable familiarité avec les grandes œuvres soit possible. Alors, ils pourront accéder, non pas à la palme d’or et à ces agrégats de solitudes que sont les cocktails mondains, mais à un autre bonheur, fondé sur un lien social puissant, le bonheur de pouvoir dialoguer, travailler et progresser ensemble.

Nos amis de l’Université Conventionnelle le savent bien qui forment des groupes de travail au sein desquels on lit ensemble la véritable République. Avec des élèves plus jeunes, nous cherchons, au sein de Voix Haute, à promouvoir la lecture collective. Il est temps qu’une psychanalyse de la connaissance pédagogique nous délivre du mythe de l’apprenti lecteur solitaire et silencieux.

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  1. 20 juin 2009 à 22:41

    J’ai pour ma part trouvé ce film affligeant et honteux. Et je m’étonne que des parents ne soient pas horrifiés de l’image qu’on donne de l’éducation dans ce film. Des professeurs qui ne savent pas parler français, qui passent la moitié d’une réunion à discuter de la machine à café! Étant moi-même professeur (pas en France mais en Angleterre) et ayant affaire à des adolescents, je ne me permettrais jamais de parler à mes élèves comme fait le professeur dans le film. Je pense qu’il faut montrer l’exemple et respecter ses élèves même s’il peuvent vous manquer de respect. De plus, la scène finale démontre que le professeur n’a servi à rien puisque l’élève est allée chercher toute seule le livre de Platon. A un certain moment du film, un professeur d’histoire demande au professeur de français s’il peut étudier Candide de Voltaire avec ses élèves. Celui-ci rétorque que c’est bien trop difficile pour eux. S’il essayait d’élever ses élèves au lieu de les rabaisser? Car on voit bien à la fin du film, que l’élève avait envie de se cultiver, sinon pourquoi aller chercher Platon? J’ai appris que ce film était tiré d’un livre écrit par ce professeur de français qui d’ailleurs joue dans le film. Comment peut-il ne pas avoir honte de son incompétence? J’ai eu la grande chance d’avoir des professeurs de français excellents qui m’ont fait découvrir les grandes œuvres littéraires françaises et qui n’avaient pas honte de parler au subjonctif. J’espère qu’il en existe encore!

  2. 21 juin 2009 à 04:55

    J’ai cru deviner que la Palme d’or attribuée à Entre les murs en 2008 a eu des conséquences fâcheuses pour le festival de Cannes lui-même. Il n’a échappé à personne qu’il y avait des absents au rendez-vous de 2009. Il fallait en effet qu’Almodovar nous aime beaucoup pour revenir se mettre en compétition avec un film somptueux qui n’a d’ailleurs pas été récompensé. Si le jury dirigé par Sean Penn avait voulu faire du tort au festival de Cannes, il ne s’y serait pas pris autrement.

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