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Ph. Sollers et quelques autres


Vendredi soir, Philippe Sollers était l’invité du Café littéraire de Daniel Picouly sur France2. Il y présentait son dernier roman, Les Voyageurs du temps, et soudain on l’a vu se mettre à réciter des vers. C’étaient ceux de la ‘Bénédiction’ que Baudelaire place en tête du Fleurs du mal:

Lorsque, par un décret des puissances suprêmes,
Le Poète apparaît en ce monde ennuyé,
Sa mère épouvantée et pleine de blasphèmes
Crispe ses poings vers Dieu, qui la prend en pitié…

Cette récitation s’est vite interrompue, bien sûr, genre télévisuel oblige, mais il était manifeste que le romancier aurait pu en réciter longtemps ainsi, des vers de Baudelaire, et pas seulement de lui mais de beaucoup d’autres poètes aussi bien, et dans plusieurs autres langues. Et, du coup, je me suis souvenu d’un autre vendredi soir, il y a bien longtemps, où Bernard Pivot interrogeait le jeune Patrick Modiano à propos de Philippe Sollers, et où celui-ci avait répondu en comparant Philippe Sollers à Johnny Halliday. C’était amusant, un peu provocateur sans doute, Johnny Halliday ne passant pas du tout alors pour un chanteur « intellectuel ». Il n’y avait aucun snobisme alors à aimer Johnny Halliday, pas plus que Claude François, mais Modiano disait assez bien en cela la place que Philippe Sollers occupait sur la scène littéraire de l’époque: celle d’un artiste qui s’inscrit en rupture, qui s’impose en cassant les vitres de la tradition de son art, et dont le public casse les fauteuils du théâtre où il donne son spectacle. Avec Philippe Sollers comme avec Johnny Halliday, cela bougeait enfin, cela volait même par dessus les têtes, fauteuils de théâtre ou pavés parisiens.
Or, voici qu’aujourd’hui l’ancien rocker des lettres françaises est devenu l’un des éditeurs les plus importants de la place, les plus en vue, qu’il rend hommage à tous ceux qui ont hanté avant lui les bureaux du 5 rue Sébastien-Bottin où siège Gallimard, et surtout qu’il récite des vers à la télévision, du Baudelaire, qu’il chante presque, au point de nous faire songer, sinon à Johnny Halliday du moins à Fabrice Lucchini.
L’idée dont procède l’invention du Moulin à paroles (M@P) consiste à dire qu’il est beaucoup plus important de réciter des vers, de mémoire, ou de les déclamer ensemble, à haute voix, avec le texte tenu entre les mains, comme une partition, que de disserter sur eux. Beaucoup plus important de les apprendre que d’exercer sur eux notre cher – et finalement un peu ridicule – « esprit critique ».
Ce que les élèves peuvent avoir à dire, concernant les vers de Hugo, Baudelaire, Hugo, Verlaine, Rimbaud, Apollinaire, ou de n’importe quel autre poète de cet acabit, est sans grande importance. Et ce que peuvent avoir à dire leurs professeurs ne l’est guère davantage. Les vers parlent d’eux-mêmes. A condition bien sûr de leur donner du temps et de la voix. De les faire résonner dans l’espace. De les goûter, de les remâcher comme on fait du bon vin. De les méditer.
Le M@P est aussi un moulin à prières profanes.

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Catégories :Chroniques, La Lettre de VH
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